Splendide roman de 1962, du Mauricien André Masson, où un hameau rural est la proie du déchaînement d’un cyclone et des passions humaines.

La fureur et le bruit sont partout, dans Verfeuille, en ce début de janvier que l’on devine au mitan du XXe siècle. C’est le plein été sous la latitude de l’île de l’océan Indien qui offre son ­décor à l’histoire. Le lecteur n’en verra nulle plage, seulement un hameau à l’orée d’une forêt luxuriante, perché sur le plateau herbeux à mi-pente de la montagne du Gorol, à deux heures de marche de la vallée. Verfeuille et ses villageois vont connaître bientôt un cyclone d’une violence inégalée.

Sa plume épousant avec alacrité l’attente, les morsures, le rythme, les accélérations et repos de la tempête, puis le relèvement incertain des survivants, l’auteur offre un roman somptueux où les éléments – rivière, torrent, canal, pluie, terre, pierres, poussière, soleil, feu – viennent en des descriptions enivrantes tancer lecteurs et personnages, une vingtaine de pauvres hères dont les familles voisinent depuis plusieurs générations. Il y a le courageux Mercas, la folle dévergondée Foncine, le brave vacher Hilfon, la belle et pure Ilka, désirée par tous les hommes, le diabolique Pensalon, fils du fossoyeur qu’afflige le manque de morts, Baccholet l’épicier bonhomme, Marcella la veuve aveugle pleine de sagesse, Izard l’énigmatique ange gardien… C’est une rencontre charnelle avec chacun d’eux, leurs solitudes, leurs rêves déçus, leurs espoirs, que propose André Masson (1921-1988) dans ce roman touffu paru en 1962, aujourd’hui réédité.

Réalité terrifiante

Cet homonyme mauricien du peintre surréaliste français, écrivain méconnu au christianisme inquiet, a composé le livre du « cyclone des âmes », écrit-il. Car une réalité plus terrifiante se dévoile aux protagonistes à mesure que le vent se retire. Entre renaissance et dévastation, les personnages semblent tous devoir chevaucher la mort, et la lutte est acharnée. Ce combat farouche voit s’affronter consciences, remords, jalousies, amours et haines, en leurs tumultes intérieurs.

Au cœur du village, figurant l’œil du typhon existentiel, gît l’église Sainte-Lutgarde, abattue comme fétu de paille, et son pasteur, le père Hildefonce, désespérant de sauver toutes les âmes. Poignant, clamant sa faiblesse, il convoque sensiblement le souvenir du curé d’Ambricourt. Hildefonce est prêt à tout donner pour son idéal, et pour comprendre la doctrine de saint Augustin sur la grâce, qui le captive mais l’effraie. Il veut le salut pour tous, même les plus belliqueux, même les plus vils pécheurs, et même malgré eux.

Du Giono dans la célébration du monde sauvage

Un critique littéraire, indique le préfacier Éric Dussert, avança qu’Un temps pour mourir était « une épopée où Pan danse devant saint Augustin ». L’œuvre peut en effet être rapprochée de la Trilogie de Pan de Jean Giono, et plus particulièrement de Colline (1929), autre histoire d’une communauté paysanne confrontée au désastre. ­André Masson partage avec l’écrivain provençal une célébration littéraire puissante du monde sauvage, flore et faune, et une légère fréquentation du surnaturel, les forces de la nature semblant par intermittence prendre emprise sur les personnages.

Il n’est ainsi pas surprenant qu’André Masson, disant la petitesse de l’homme et la vanité de toute chose, ait emprunté son titre à des versets de L’Ecclésiaste (3,2). Les hommes de Verfeuille revendiquent, s’approprient, bâtissent dans une quête erronée. Leur œuvre terminée, ils s’ingénient à la détruire, s’en trouvant soudain indignes, mais demeurant pourtant libres de leurs choix. « Tu es peut-être dans ce pays d’ombre et de lumière qui s’étend entre le bien et le mal », suggérera à Ilka le père Hildefonce, irrésolu à juger sa confession